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Bilinguisme et structures d’accueil de la petite enfance

Dossier paru dans le n°135 de la revue de l’IEO "Anem Occitans"

Bilinguisme et structures d’accueil de la petite enfance

Pour continuer à vivre, être parlée, une langue doit être transmise. Pour maintenir et sauvegarder la langue occitane afin qu’elle continue à être pratiquée de façon naturelle, il serait absurde de s’en remettre au seul système éducatif. En novembre 2009 à Tarbes, L’institut d’Etudes Occitanes a organisé un congrès sur la transmission naturelle et familiale de l’occitan.

Mais en dehors du cercle familial, l’acquisition d’une langue autre que le français de manière précoce n’est possible que si les structures d’accueil de la petite enfance le proposent. Suite au congrès « Développement de l’accueil bilingue dans le domaine de la petite enfance » les 26 et 27 novembre à Privas, organisé par l’IEO, nous allons, dans ce dossier, revenir sur les atouts du bilinguisme précoce, voir les possibilités que peuvent proposer les structures d’accueil de la petite enfance sur des exemples de réalisations faites ou en cours et les perspectives qu’il peut y avoir pour l’occitan.

1– De 0 à 3 ans : des capacités maximales pour les langues

Le psycholinguiste Gilbert Dalgalian a l’habitude de dire que le bébé humain lorsqu’il naît est un énorme paradoxe : il possède 100 milliards de neurones alors qu’il ne sait rien faire, par rapport aux autres espèces.

Christelle Dodane du laboratoire Dipralang (université Paul Valéry, Montpellier III) confirme : Le bébé à la naissance a une très grande capacité qui va se refermer peu à peu sur les sons de la langue maternelle : un apprentissage va éliminer d’autres possibles. A partir de 8 mois, des tests ont montré que les parents sont capables de reconnaître le babillage dans la langue maternelle. Entre 4 et 6 mois, un bébé a plus de capacité de production qu’un adulte. Il peut par exemple faire des biphonies.

L’acquisition des savoirs, dont le langage, est très longue et cette acquisition se fait au sein de son milieu social. Sans milieu social, c’est-à-dire sans interaction possible, l’enfant ne peut se construire : Dans une situation de communication, l’enfant va faire un essai dans lequel il y a aura erreur qui l’amènera à une rectification et ainsi de suite. De cette interaction, l’enfant en a sans cesse besoin pour corriger, reformuler, etc. La télévision par exemple ne peut pas jouer ce rôle de nourrice car elle ne permet pas à l’enfant de rectifier ses erreurs langagières. Cependant certaines familles ne peuvent pas proposer à l’enfant toutes ces interactions. Dans ce cas, la crèche aura un rôle important dans l’acquisition du langage.

2 - Les atouts du bilinguisme

Lorsque nous évoquons un adulte en mentionnant le fait qu’il maitrise couramment deux langues ou plus, cela est souvent teinté d’admiration. En revanche, le bilinguisme chez les petits enfants est, lui, entaché de plusieurs clichés négatifs. On a par exemple régulièrement entendu que s’il est confronté à deux langues, l’enfant aura un retard dans son apprentissage du langage, qu’il fera des confusions entre les deux langues.

On entend aussi que lui parler deux langues laisse moins de place pour le français et que l’enfant saura donc moins bien parler français. Mais les préjugés peuvent aussi aller beaucoup plus loin en évoquant des problèmes d’identité liés au bilinguisme voire de troubles du développement…

Pourtant, vu les capacités du petit enfant évoquées par Gilbert Dalgalian et Christelle Dodane, il faut que pendant les trois premières années l’enfant ait un apport linguistique très riche avec le maximum d’occasions d’interagir dans ces langues, car l’homme est prédisposé de manière innée à parler en interaction avec d’autres personnes qui parlent.

Être bilingue c’est-à-dire le fait d’utiliser régulièrement plus d’une langue dans des situations de la vie courante, au contraire, permet de communiquer de manière plus large, à une plus large palette d’individus et de faciliter l’apprentissage d’autres langues. L’enfant bilingue n’aura pas de retard. Bien au contraire : il aura accès plus tôt à un lexique plus élargi, mais il aura aussi plus de compétences métalinguistiques, à savoir la capacité de réflexion sur la langue. Des tests ont montré que sa capacité de traitement de l’information sera plus immédiate.

Enfin au-delà du pur aspect langagier, les mêmes tests ont montré que les enfants bilingues avaient davantage de créativité.

Barbara Albdelilah-Bauer souligne cependant que le plus important dans l’apprentissage d’une langue chez l’enfant est sa motivation. C’est pourtant un aspect souvent négligé. “L’enfant n’est pas une éponge ni une machine à apprendre”. Il aura besoin de facteurs cognitivolinguistiques, socio-psychologiques mais surtout affectifs : faire plaisir à sa maman, à son assistante maternelle, où à l’auxiliaire de puériculture.

Parmi tous les clichés négatifs que l’on peut entendre face au bilinguisme, ce sera plutôt le fait de dévaloriser chez l’enfant une de ses deux langues qui aura des conséquences désastreuses.

“Finalement, avoir deux mots pour un seul objet est une situation très banale. Nous pouvons même dire que le bilinguisme caractérise l’humanité. En france, le monolinguisme est apparu du à des circonstances culturelles. Pourant 1 français sur 4 a parlé une autre langue dans son enfance. ce bilinguisme a été combattu par l’Abbé Grégoire pendant la Révolution Française", mais ces combats existent encore : "Il est temps que nous soyons français par la langue " disait R. Pandrand dans les débats sur Masstricht en 1992.”
— Barbara Abdelilah-Bauer, fondatrice de BAFI, co-fondatrice et ancienne directrice des crèches et jardin d’enfants franco-allemand à Créteil

3 - Les langues régionales à la crêche

“Quand l’école rejette la langue de l’enfant, elle rejette l’enfant”
— Jim Cummins, La langue maternelle des enfants bilingues, 2001

Et c’est ce qui s’est malheureusement passé pendant longtemps en France. Si l’école a longtemps rejeté les langues régionales, elle peut aussi, ainsi que les crèches, jouer un rôle important dans la sauvegarde de ces langues.

Introduire la langue régionale dans la crèche signifie, comme dans les familles, combattre les préjugés que nous avons vus plus haut, ne pas créer de rapport de supériorité/infériorité entre les langues parlées, motiver l’enfant pour le solliciter à employer ces langues auxquelles il est confronté, recueillir des supports dans chacune des langues parlées, et surtout laisser le choix de la langue aux parents et respecter ce choix.

3- a – Une première crèche bilingue occitane

2010 a vu l’ouverture en vallée d’Ossau d’une crèche où le personnel d’encadrement est bilingue. Au départ il n’y avait pas de crèche, donc c’était un réel besoin. Au sein du groupe de travail pour la création de cette crèche, il y eu 2 puis 3, puis suffisamment de familles motivées pour faire éclore le projet.

“Comme le projet pédagogique était entièrement à faire, la question du bilinguisme a été aussi l’occasion de remettre en question d’autres points liés à l’accueil des enfants dans les structures qui leur sont dédiées : davantage de respect du rythme de l’enfant, choix de la nourriture, possibilité de venir allaiter son enfant dans la crèche…”
— Sarah Vidal, présidente de l’association Pimponet, crèche en Vallée d’Ossau

Un questionnaire a donc été fait. Concernant le bilinguisme, 60% des parents interrogés ont considéré cela comme une richesse. Seulement 5% des personnes interrogées voyaient cela comme un frein (les 25% restant étant neutres).

Pour cela, il a fallut accompagner les parents dont les enfants allaient être confrontés à une langue qu’eux-mêmes ne connaissaient pas forcément ou pour laquelle ils n’avaient pas de support. Des lexiques leur ont été fournis par l’Institut Occitan, des formations leur ont été proposées grâce au Centre de Formation Professionnelle Occitan (CFPOc) qui a aussi élaboré des cours sur mesure pour les assistantes maternelles, en rapport avec l’environnement de la crèche.

3 - b - En Bretagne et au Pays Basque : une labellisation selon le niveau d’utilisation de la langue

Breton et Basque sont introduits de manière plus courante en Bretagne et Pays Basque. L’association Divskouarn en Bretagne et l’Office Publique de la Langue Basque ont tous deux créé un système de labellisation des structures d’accueil de la petite enfance afin d’évaluer le travail fait et inciter à davantage de présence de la langue. Le niveau 1 est adapté aux structures qui proposent des interventions ponctuelles dans la langue. Le niveau 2 est pour les structures bilingues (au moins deux personnes qui parlent breton selon Divskouarn) et le niveau 3 concerne les structures d’accueil où basque et breton sont présents de façon immersive.

En Bretagne  : 11 structures ont adhéré à la charte que propose Divskouarn. Cette association s’occupe de développer le breton chez les enfants avant leur scolarisation, c’est-à-dire de 0 à 3 ans. Pour cela, elle mène aussi des actions de sensibilisation auprès des Caisses d’Allocations Familiales, Services de la Protection Maternelle Infantile et Communautés de Communes. Son but est de toucher les familles qui ne se posent pas de questions. Divskouarn travaille avec le centre de formation Stumdi qui forme les assistantes maternelles.

« La préoccupation principale des parents est la suivante : l’enfant est-il toujours au centre de nos préoccupations ? Notre crèche propose les mêmes services, avec le bilinguisme en plus. Pour répondre à ces parents et les rassurer, beaucoup d’animations sont faites autour de la crèche qui mettent en valeur le breton. Le dialogue avec les parents est omniprésent. De plus, nous avons invité Gilbert Dalgalian à faire une conférence sur le bilinguisme qui a vraiment convaincu tous les parents. Nous menons un travail pour relier l’affectif à la langue bretonne : les auxiliaires de puériculture ont une formation de 2h par semaine prise en charge par le Conseil Régional de Bretagne. Dans ces formations, il y a des mises en situation, des travaux à partir de collectages faits, des banques de mots qui sont étudiées. »
— Pascale Gac, association Enfantillages, directrice adjointe de la crèche de Gouesnou en Bretagne

Les crèches immersives Luma en Pays Basque

“Dans l’enseignement bilingue, c’est l’école qui est bilingue, dans l’enseignement immersif, c’est l’enfant qui est bilingue. Trois crèches immersives basques existent en pays basque français. Au moment de la création de la première crèche, il y a eu tout d’abord un refus de la PMI qui aurait accepté si le projet avait été bilingue et non immersif. La CAF, elle, ne souhaitait même pas entendre parler de bilinguisme. Finalement, en 1997, tout le monde a réussi à se mettre d’accord et la CAF a donné l’agrément pour 10 places. Pour l’ouverture de la troisième crèche, La Caisse Nationale d’Allocation Familiale a donné le feu vert à condition que l’immersion ne soit pas un obstacle au respect du principe de non discrimination. Le taux d’encadrement est d’un salarié bascophone pour 4 enfants.”
— J-M Abadie, membre du réseau de crèches Luma

Dans ces trois crèches, 83% des parents qui inscrivent leurs enfants ne sont pas des bascophones. Ils choisissent ce système immersif pour diverses raisons : les familles veulent des petites structures (plus chaleureux, plus familial), outre l’immersion, le projet pédagogique et éducatif est attirant (respect du rythme de l’enfant, projet individualisé, respect de l’adaptation), le système immersif permet de devenir un enfant parfaitement bilingue ; enfin une place importante est accordée aux familles (écoute, aide face à l’appréhension de l’apprentissage des 2 langues).

4 - D’autres perspectives en cours pour l’occitan

4 – a - Dans les Pyrénées-Atlantiques

Après cette première (et unique pour le moment) initiative de crèche bilingue occitan-français, le Conseil Général des Pyrénées-Atlantiques a lancé un appel à projet pour faire une sensibilisation à la culture occitane dans les crèches du Béarn. Ce projet a été porté par l’association Menestrèrs Gascons qui a fait une sensibilisation des agents par le biais de danses et de chants. C’est un bilan positif : 90% des structures de la petite enfance ont participé. De plus, certaines structures ont demandé à aller plus loin : des spectacles en occitan vont tourner dans les crèches. Nous voyons donc qu’il y n’y a que peu de demande franche mais lorsqu’il y a une offre, celle-ci est acceptée sans problème.

4 – b - Dans les Hautes-Pyrénées

Après le colloque organisé par l’Institut d’Etudes Occitanes en 2009 à Tarbes sur la transmission naturelle de l’occitan, le projet a germé d’élaborer un document sur les atouts du bilinguisme dans les carnets de maternité et les carnets de santé. L’important est que cette initiative soit suivie et n’arrive pas comme un cheveu sur la soupe. Le Conseil Général des Hautes-Pyrénées a donc associé les travailleurs sociaux qui travaillent auprès des familles concernées. Ils ont participé à des conférences de Gilbert Dalgalian et Pierre Boquel et se sont impliqués dans un groupe de travail qui a mené à des réactions diverses. De plus, La Mission “Culture Occitane et Territoire” du Conseil Général a proposé à toutes les structures d’accueil petite enfance et aux relais assistantes maternelles des Hautes-Pyrénées, des animations en occitan, ces ateliers sont financés par la collectivité et assurés par les intervenants de l’association “Parlem” qui a été retenue et ont commencé en décembre 2010.

4 – c - Un document de sensibilisation auprès des familles

Le paragraphe précédent illustre l’accompagnement qui peut être fait autour d’un document en cours d’élaboration. En effet à l’issue de son premier congrès sur la transmission familiale, l’Institut d’Etudes Occitanes rédige un document à destination des parents de jeunes enfants et futurs parents sur les atouts du bilinguisme, en concertation et avec pour l’instant les soutiens des Conseils Généraux du Gard, Tarn, Hautes-Pyrénées, Ardèche, Corrèze, Pyrénées-Atlantiques. Le site internet www.ieo-oc.org proposera bientôt des informations complémentaires à ce document.

Quels engagements mener pour développer l’occitan dans les structures d’accueil de la petite enfance ?

Dans l’immédiat et en l’absence d’une association telle Divskouarn dont le but est le développement du breton dans les structures d’accueil liées à la petite enfance, le label Òc per l’occitan à destination des collectivités propose des actions tournées vers la petite enfance. Les collectivités qui souhaitent être labellisées peuvent choisir les actions suivantes qui ont trait au bilinguisme précoce français-occitan :

  1. Information auprès des parents d’élèves de la collectivité sur les avantages du bilinguisme.
  2. Réalisation d’une enquête/information auprès des parents d’élèves de la collectivité afin de mesurer la demande sociale en matière d’enseignement bilingue.
  3. Aide financière et/ou technique à la mise en place d’une crèche en occitan dans la commune ou au niveau intercommunal.
  4. Financements d’actions de formation professionnelle permettant au personnel volontaire d’apprendre la langue ou de se perfectionner en occitan.

 

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